Évolutif pour basson seul (2013)

Dédié à Christophe Tessier

Durée : 5’.

 

 

Cette œuvre aurait pu s’appeler « In freundschaft »... pour paraphraser Karlheinz Stockhausen

 

A la suite d’un AVC qui aurait pu lui être fatal, le dédicataire de l’œuvre - ami de très longue date - a perdu l’usage de son bras droit. Musicien dans l’âme et excellent instrumentiste, cette véritable tragédie, suivie d’une rééducation, tellement longue, lente et aléatoire quant aux résultats, m’ont littéralement abasourdi. Évolutif reflète en partie cet état de fait et mon état d’esprit face à l’inéluctable.

Je trouve poignant et exemplaire sa volonté actuelle de ne pas lâcher prise, de continuer à enseigner et solliciter les compositeurs pour qu’ils lui écrivent une courte œuvre, dans une tessiture réduite (uniquement les octaves medium et aigu produits à l’aide de nombreux doigtés de substitutions car l’octave grave de l’instrument relève de la main droite). Accepter une telle demande, c’est se rappeler Ravel et son Concerto pour la main gauche. Écrire dans le cadre de contraintes - mêmes maximales - n’est pas un problème en soi, il suffit juste de les accepter, de « faire avec » et jouer avec l’inégalité de timbre qu’il faut laisser en l’état.

La forme de l’œuvre est le déploiement d’une grande phrase musicale vers le plus haut, sans cesse contrariée par l’emploi de respirations très sonores, par des moments d’agitation fébrile entrecoupés de cris, et par de grandes phrases descendantes lisses et statiques. Ces caractéristiques d’écriture contribuent à l’étrangeté d’un temps qui souvent se fige et n’évolue que lentement.

Outre un caractère profondément sombre dû aux cassures constantes, il y a dans cette œuvre, quelque chose de désespéré comme une déploration : l’écriture tourne sur elle-même comme une spirale. L’évolution extrêmement lente des motifs fait croire qu’ils reviennent sans cesse sur eux-mêmes à l’identique ; et pourtant, ce n’est qu’enchaînement de variantes au service d’une forme constamment en devenir.

 

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Extrait de la réponse de Christophe Tessier suite à mon acceptation d’écrire et l’envoi de la 1ère version.

 

"Je te remercie pour ta réponse et pour "Évolutif".
Mais je ne peux toujours pas jouer des notes plus graves que le premier do du morceau, et ça, j'avais oublié ! Il faut la main droite, celle qui ne marche plus..."

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Proposition aux instrumentistes

Si ce n'étaient les circonstances "exceptionnelles"  du contexte de l'écriture, celle-ci est une véritable œuvre de concert, sans grandes difficultés techniques.

Elle est donc jouable par des élèves qui aborderont avec profit l'emploi de la voix.

Évolutif étant pensée "à une main gauche", je conseillerais aux instrumentistes (professionnels ou non) d'essayer de la jouer ainsi, même s'il est bien sûr possible de la jouer "à 2 mains".  Dans le cas d’une exécution uniquement avec ma main droite, les doigtés factices produisent des hauteurs non tempérées : il ne faut alors rectifier, ni la justesse, ni le timbre « voisé » très particulier de ces sonorités. Évolutif ayant été pensé ainsi, la dimension dramatique qui s'en dégage en est d'autant plus renforcée. Ce parti pris n'est pas sans rappeler l'expression singulière due à "l'inégalité" de la facture des instruments baroques dont les compositeurs de l'époque ont su si bien tirer parti.